Le nouvel Observateur
Nº1689
SEMAINE DU JEUDI 20 Mars 1997
L'étincelle de vie
Le dur miracle de l'intelligence, bouleversant à observer dans l'œil unique de Jean-Dominique Bauby
La pédophilie est à la mode, si l'on ose dire, ou plutôt sa reconnaissance après avoir été si longtemps occultée. Le reportage d'« Envoyé spécial » à Saint-Jean-du-Mont, institution dont le directeur, religieux mariste, a été arrêté, montrait combien la résistance aux faits est encore profonde. La femme professeur qui l'a dénoncé est quasiment mise à l'index ; les mères alertées par leurs enfants les ont retirés de l'école mais n'ont pas parlé : « Qui m'aurait crue ? Je n'ai pas osé » ; les gens du village n'ont pas aimé que l'on « salisse » la réputation du collège. Attouchements sexuels, violences, brutalité... « Quand j'ai entendu une fille raconter, dit le professeur coupable d'avoir parlé, j'ai été projetée dans le passé... C'était ma douleur... Ce côté écrasé qui subit. J'avais vécu le long chemin de sa souffrance... » Elle est aujourd'hui en sursis. Un hommage qu'il faut saluer : celui de « Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? » aux intellectuels algériens, ceux dont la vie est en danger. Ceux qui disent, comme Hamid Bousselham, l'éditeur : « Je n'ai pas de pays de rechange, je me sens profondément algérien. Si la mort est là, on l'accepte... » Celles qui continuent à enseigner le français du côté d'Oran, sans voile, comme Maïssa Bey, qui s'élève publiquement contre « la confiscation de la parole ». Ceux qui, comme le directeur du journal « la Liberté », persistent dans leur combat. A l'heure où les fous de Dieu assassinent tout ce qui tient plume, ces hommes, ces femmes sont simplement héroïques. Jean-Dominique Bauby, entièrement paralysé par un accident vasculaire rare, le locked-in syndrome, est mort à 46 ans, quelques jours à peine après la publication d'un livre rédigé dans des conditions extraordinaires. Il l'a dicté avec sa paupière gauche, la seule qu'il pouvait encore bouger. On lui récitait les lettres de l'alphabet, il clignait de l'oeil à chacune des lettres composant le mot qu'il voulait écrire. Au prix de cette fabuleuse gymnastique, 130 pages sont nées, fraîches, humoristiques, jamais larmoyantes, jamais attendries et de surcroît superbement écrites, « le Scaphandre et le papillon » ; il composait ses paragraphes dans sa tête et les apprenait par coeur avant de les dicter. L'un de ses amis, le réalisateur Jean-Jacques Beineix, a eu l'idée de filmer cet exploit. C'est ce document sans précédent que Bernard Pivot a diffusé dans « Bouillon de culture ». Car ce n'est rien de le raconter, il faut le voir pour y croire, il faut voir ce pauvre visage figé, cette bouche crispée, cet oeil unique où brille l'étincelle de vie, le dur miracle de l'intelligence intacte dans un corps pétrifié. Jean-Dominique Bauby était charmant, il aimait la bonne vie, il avait de l'esprit à revendre ; il en aura eu jusqu'à son dernier souffle. Alain Juppé chez Michel Field : tout doux avec les jeunes gens présents sur le plateau, eux-mêmes déférents. Une pirouette : « Est-ce que vous pensez être un jour président de la République ? Si je vous disais que je n'y pense pas, vous ne me croiriez pas. Non. Et pourtant, je n'y pense pas. » Quelques paroles lénifiantes sur ceci et sur cela. Pas une aspérité. Manifestement, ses bons sondages lui ont adouci le caractère. Franz-Olivier Giesbert, rieur, a inauguré sur Paris Première une nouvelle émission littéraire. Il n'avait manifestement pas lu trois sur cinq des livres qu'il présentait. Où le directeur de la rédaction du « Figaro » prendrait-il le temps de lire cinq livres par semaine même en dormant trois heures par nuit comme c'est son cas ? Alors il a laissé la bride sur le cou à ses invités Sollers, Elkabbach, Sabatier, Besson, Chazal , laissant ceux qui parlaient le plus fort s'arracher la parole. Lui souriait, narquois... En résulta une aimable mêlée plutôt divertissante. Du rugby littéraire, en somme. Enfin Jacques Delors est apparu (« 7 sur 7 ») au mieux de sa forme, plaidant plus que jamais pour le dialogue social dont nous paraissons tristement incapables, défendant Lionel Jospin, s'inquiétant pour l'Europe, « rien n'est joué, l'avenir est ouvert », fustigeant la manière dont la France se résigne de plus en plus au modèle capitaliste anglo-saxon : « La gauche doit s'opposer à cette dérive lente... » Il parlait avec l'ardeur du militant qu'il n'a cessé d'être. Même s'il juge le moment venu de « laisser la place aux jeunes et aux femmes », inlassable, il combat pour sa vérité. F. G.
F. G.
Françoise Giroud
Le Nouvel Observateur
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Algérie : parcours d’un marginal convaincu. Par Fawzia Zouari
« Ils ont fait de moi une vedette éditoriale ! ».Hamid Bousselham semble à la fois ravi et étonné de ce qui lui arrive. »Ils », ce sont les producteurs de l’émission « Qu’est-ce qu’elle dit Zazie » diffusée tous les jeudi soir sur France 3, et qui au moment du Salon du livre de Paris, avait choisi de mettre à l’honneur les intellectuels algériens. Hamid Bousselham en premier. Pourquoi lui précisément ? Parce qu’il fait partie de ceux qui refusent « coûte que coûte »de céder à la peur et qu’il continuera son travail même dans un désert culturel ». Devant la caméra, Hamid Bousselham expliquera qu’il n’as pas de « pays de rechange » et que les Algériens « sont condamnés à vivre en paix « .A « Jeune Afrique », il confie : « Les Français apprécient les intellectuels qui restent en Algérie et jugent que les exilés ont trop pris le dessus sur la communauté culturelle algérienne. » La quarantaine, fils de diplomate, Hamid Bousselham a profité du vent de démocratie pour créer sa maison d’édition, « Rahma », spécialisée dans l’histoire algérienne. Sa méthode qui agace la profession, est de considérer que les éditeurs français doivent de gré ou de force, céder leurs droits aux Algériens sur tous les écrits qui concernent l’Algérie. » La France a fait du sujet algérien un fonds de commerce, s’insurge- t-il. Il ne se passe pas un mois sans qu’il y ait une quinzaine de titres sur nous. Sans compter tous les algériens qui choisissent d’éditer dans ce pays. Nous avons le droit de récupérer nos écrits, de lire notre histoire dans sa version complète. » Les éditeurs français qui crient au piratage ne font pas peur à Hamid Bousselham : « ils finiront bien pas baisser les bras. De toute façon, ils gagneraient à avoir un lectorat à Alger. Les prix de leurs livres sont si élevés que notre marché leur est impénétrable. C’est plus malin pour eux de céder les droits non ? » Quelques éditeurs semblent l’avoir compris. Ainsi, les éditions La Découverte lui ont cédé pour un franc symbolique les derniers livres de Benjamin Stora. L’opération ne fut certes pas aisée : il a fallu que la cession soit acceptée par l’Ambassade de France à Alger,avant de l’être par la Commission du livre,puis par le Quai d’Orsay. Plus simple fut l’accord qu’a conclu le premier jour du Salon, par pur hasard. A Bertrand Poirot Delpech qui confiait posséder un manuscrit oublié sur une religieuse d’Alger kidnappée par les services secrets français, l’éditeur algérien réplique qu’il est preneur. »Chiche », répond l’académicien français. L’affaire est conclue. Elle ne coûtera pas un sou à Hamid Bousselam.
Fawzia Zouari
« JEUNE AFRIQUE » N° 1890 - Du 26 MARS AU 1er
AVRIL 1997 Consulter: Rushdie entre deux feux. Editer malgré tout. Sans protection, en p...
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« Editer en Algérie malgré tout » par Antoine de Gaudemar.
Libération du jeudi 20 mars 1997
Sans protection, en plein cœur d’Alger, Hamid Bousselham poursuit depuis cinq ans et le plus sereinement possible son travail d’éditeur.
A tous ceux qui croiraient que publier des livres en Algérie est aujourd’hui impossible, Hamid Bousselham offre un contre exemple. En cinq ans et de manière un peu miraculeuse dans un pays ensanglanté par la guerre civile, il a réussi à créer une maison d’édition et réussi à faire paraître une quarantaine de titres, principalement axés sur l’histoire coloniale et post coloniale d’Algérie .Installée en plein centre d’Alger, sa jeune maison s’appelle Rahma-la « miséricorde » en arabe, ce qu ne manque pas d’ironie. Invité par l’émission Qu’est ce qu’elle dit Zazie ? de FR3, il a profité de son passage à Paris pour rencontre ses confrères français au Salon du livre. Algérois né en1951 et rentré au pays au début des années 80 après des études de sciences politiques à Paris, Hamid Bousselham a commencé par ouvrir une librairie .à Alger. Il profite de l’évolution « libérale » du régime pour se lancer dans l’édition au début de la décennie suivante : la « Lettre aux Français » de l’Emir Abdelkader, texte selon lui symbolique de la tradition de tolérance musulmane, est le premier qu’il édite : il est aussi emblématique de son projet éditorial.
Passionné par l’histoire de son pays, Hamid Bousselham publie ensuite l’essai de Benjamin Stora sur Messali Hadj,le père du nationalisme algérien,combattu ensuite par le FLN :sujet jusque- là tabou en Algérie,mais le livre sort sans encombre. Hamid Bousselham continue avec une biographie de Abane Ramdane, qu’il appelle « le Saint-Just de la révolution algérienne », et publie au début des années 90 les ouvrages d’Yves Courrière sur la guerre d’indépendance jusque-là interdits. « Nous sommes désormais suffisamment adultes pour pouvoir lire la version française des événements .Je n’ai demandé l’autorisation à personne, j’ai l’imprimé et on m’a laissé faire. » Quinze jours après l’assassinat de Boudiaf, parait chez Rahma un ouvrage de la victime sur ses démêlés avec le pouvoir après l’indépendance. Hamid Bousselham souhaite publier des livres sur l’opposition politique algérienne après 1962. « Nous devons savoir ce qui s’est passé », dit-il.. De la même manière il édite un gros ouvrage sur les Juifs d’Algérie et les Ecrits de Prison d’Abraham Serfaty , longtemps emprisonné au Maroc. Sans craindre le risque il fait paraître l’ouvrage de Rachid Mimouni, De la barbarie et de l’intégrisme en particulier. Et il vient de créer « Mémoria », un magazine d’histoire trimestriel, construit autour de dossiers thématiques sur l’Algérie mais aussi sur le monde arabe et auquel il souhaiterait faire collaborer aussi des historiens français et étrangers. La librairie d’Hamid Bousselham. qui est également le siège de sa maison d’édition ? est ouverte tous les jours et ne bénéficie d’aucune protection particulière. « En Algérie, la mort atteint aujourd’hui tout le monde, explique-t-il avec philosophie. Je ne suis pas plus visé que des milliers de citoyens. De toute façon, la mort je ne la verrai pas venir. Alors autant travailler. Je n’ai jamais eu de problèmes avec les islamistes. .Aucune attaque ouverte. Aucune menace. Avec le gouvernement, j’ai des rapports courtois, mais distants, car je tiens à mon indépendance. Mes plus gros problèmes sont d’ordre économique. » Déjà pas très brillants les circuits du livre sont aujourd’hui réduits au minimum en Algérie : 600 livres seulement publiés en 1996, une édition étatique moribonde, des tirages étiques, et un prix moyen de 300dinars, soit le cinquième du salaire de base. .Depuis peu toutefois l’état a décidé d’augmenter notablement le budget de la bibliothèque nationale, qui va désormais acheter 200 à 300 exemplaires de chaque livre publié : une aide substantielle pour Hamid Bousselham. Les relations avec les éditeurs français s’améliorent aussi ; alors que jusqu’ici, ils voulaient vendre leurs livres- mais à des prix prohibitifs pour l’Algérien moyen- certains commencent à céder leur droits grâce à l’aide du Quai d’Orsay et du ministère de la culture français, qui financent largement le paiement de ces droits de cession. Hamid Bousselham vit modestement, mais possède ordinateur, fax et antenne parabolique, pour garder le contact avec le monde. Il se définit avant tout comme un « artisan », un travailleur, « Si j’ai eu un privilège, dit- il, c’est d’avoir eu une formation.. Et de ne pas avoir été contraint à l’exil. » Dans un contexte pourtant périlleux-69 journalistes,auteurs,éditeurs,libraires assassinés depuis 1991-,Hamid Bousselham fait preuve d’une étonnante sérénité. « Je crois que tout cela est passager. J’ai foi dans mon pays, et tous les algériens sont condamnés à vivre en paix. Je ferai tout pour que mes enfants restent en Algérie. De toute façon, il n’y a pas d’autre solution,il n’y a plus de place pour nous ailleurs. L’avenir des Algériens est en Algérie. Nous devons absolument arriver à nous installer chez nous. Arrêtez de croire que tout le pays est à feu et à sang. Essayez aussi de nous imaginer heureux. Envoyez nous des livres, des films,des disques, aidez nous à traduire les auteurs français en arabe. Nous offrir un livre c’est nous offrir de l’oxygène. .Et c’est d’oxygène dont nous avons besoin. »
Antoine de Gaudemar.
Libération du jeudi 20 mars 1997
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| Notes de lecture:" Torturés par Le Pen" de Hamid Bousselham par Boujemaa Haichour. |
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El Moudjahid du 7 novembre 2000
46e Anniversaire du déclenchement de la Révolution
NOTES DE LECTURE « Torturés par Le Pen »
Ce n’est pas un hasard si mon ami Hamid Bousselham est venu à la rencontre des gens de Constantine pour animer une vente dédicace de son livre « Torturés par le Pen », paru en co-édition des maisons Rahma et l’ANEP.
Par le Dr Boujemaa HAICHOUR (*)
Devant un parterre d’universitaires et d’homme de culture, dans un lieu insolite, « Le Fast-Food Tiddis », qui devient un espace d’échange et de communication, que le livre fut présenté et qui a suscité des discutions sur la torture durant la guerre de Libération Nationale
Je voudrais quant à moi profitant de l’occasion pour faire simultanément une double lecture à la fois de l’ouvrage de Hamid Bousselham « Torturés par le Pen » et celui de Benjamin Stora « Le transfert d’une mémoire » paru aux éditions de La Découverte.
Hamid Bousselham appartient à cette génération qui a un regard critique sur le événements et les hommes. Né le 30 juin 1951, il a grandi dans une famille de militants et le destin a voulu qu’il soit parmi les siens lorsque, lycéen au lycée français de Washington où son père Si Abdelkader Boussellham était en poste comme ambassadeur, il fut apostrophé par son professeur d’histoire.
Il prit alors conscience du phénomène du racisme et de l’antisémitisme, en écoutant religieusement le cours d‘histoire sur le nazisme que le professeur expliquait aux élèves, faisant le parallèle entre les fours crématoires et les étouffoirs et fours à chaux dont les Algériens ont été victimes pendant la guerre de Libération Nationale.
Evitant la confrontation, Hamid continua de regarder les images des camps de concentration nazis et les montagnes d’ossement juifs, lorsque apparaissent dans sa mémoire les affres de la colonisation française dont son oncle paternel Si M’hamed Bousselham, arrêté en 1957 et torturé à mort avec dix-sept de ses compagnons avant d’être souffrants jetés et encore vivants dans un four à chaux aux environs de Sidi Bel-Abbès par les paras de la légion étrangère.
En ce 46e anniversaire de la Révolution de Novembre 1954, le livre de Hamid Bousselham vient nous donner un éclairage à partir de témoignages sur la pratique de la torture. Le mélange de cruauté sauvage et barbare dont les tortionnaires d’une catégorie de militaires français infligeaient à la condition humaine fait que la France des Droits de l’Homme a failli aux idéaux de la Révolution de 1789.
« Prise de Conscience »
Bévues, exécutions sommaires, tortures abjectes, guillotine, bombardements au napalm, haine, toute ces épreuves, le peuple algérien les a endurées. Et parmi ces tortionnaires, un homme qui se targue d’être une personnalité politique dans la France des Droits de l’Homme, c’est Jean-Marie Le Pen qui à maintes reprises reconnaît avoir torturé les Algériens lorsqu’il était parachutiste et officier de renseignement.
Parmi les témoignages rapportés dans ce livre de Hamid Bousselham, ceux de Mme Mouloud Messaoud, Mohamed Louli, Lakhdari Khélifa, etc. Le Lieutenant le Pen faisait fonctionner une magnéto à manivelle à l’aide de laquelle il envoyait des décharges électriques dans le corps des victimes.
Les témoignages sont poignants et Hamid Bousselham les expose crument aux lecteurs, qui montrent comment à la Villa des Roses d’El Biar, Le Pen torture les Algériens, et ses propos racistes et antisémites son rapportés tels que « Voilà ce qui arrive à ceux qui tentent de m’échapper ; je suis prêt, dit Le Pen, à me farcir un bougnoule à chaque petit déjeuner : Vous, les ratons, vous ne comprenez qu’un seul langage : l’insulte, les coups et quand vous ne voulez pas comprendre que vous êtes à ma botte, je vous élimine ».
Mohamed Louli fut victime parmi tant d’autres et torturé dans une bassine d’eau sale, attaché comme un saucisson sur un banc par Le Pen. Il faisait creuser par les victimes leurs propres tombes et les jetait ligotées par-dessus les balcons, fracturant leurs colonnes vertébrales, les mettant dans une souffrance insupportable et douloureuse. Il y avait autant de menus que de spécialités dans la façon de faire goûter la torture.
Le Pen en a essayé toutes les recettes. Un Jour l’histoire prendra acte et le poursuivra selon le code pénal français de 1994 comme un criminel de guerre et sera présenté devant un tribunal international de crime contre l’humanité. L’ouvrage de Hamid Bousselham qui vient de paraître en 151 pages constitue un autre document sur la torture en Algérie durant la Guerre de Libération Nationale.
C’est le souvenir douloureux d’une période de forte émotion dont les blessures profondes laissent leurs traces indélébiles dans la mémoire des peuples. Les impulsions racistes et la torture dans la République que sont les supplices de la corde, de l’étranglement du cou, de la mise en croix, le frottement des plaies par le sel ont crée des traumas dans le mental des victimes qui ont échappé à la mort.
Quand au livre « Le Transfert d’une mémoire – de l’Algérie française au racisme anti-arabe » de Benjamin Stora, paru en 1999 aux éditions La Découverte, comme à l’accoutumée, en spécialiste de l’histoire du Mouvement national en Algérie, Stora est des rares universitaires dont la contribution apporte de par les sources et les références, des informations utiles dans la recherche historique.
Le livre en question de 142 pages est structuré en quatre parties avec introduction et une conclusion. Dans les besoins d’histoire, Benjamin Stora souligne au passage des générations, cette attitude à vouloir rejeter en France les étrangers et les Français d’origine étrangère. Il rappelle en guise de témoignage, l’audience des discours xénophobes de Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret.
« L’histoire proche est la plus difficile de toutes, menacée à la fois de dévier sous l’aiguillon de la mémoire immédiate, d’étouffer sous le poids des documents journalistiques ». Stora dans son ouvrage présente ce débat encore vivant de cette « lepénisation des esprits » et cette préférence à l’Algérie française de l’OAS dans son combat politique.
Les approches mémorielles des pieds-noirs et les immigrées en France sont formulées dans les blessures si douloureuses, si secrètes et si cruelles de la guerre d’Algérie.
Cette Algérie reste pour les plus nostalgiques de l’OAS, un Far West américain, un territoire des éblouissements, un univers de richesses et des incroyables explorations qui épargnent le voyage vers la lointaine Amérique.
« Le transfert d’une mémoire » de Benjamin Stora
L’Algérie comme le note Stora est une région emblématique de la solitude des passions. Elle est comme le dira Joëlle Hureau, terre d’abondance et de refuge. Face à un Nord industriel, l’Algérie reste pour les pieds-noirs un Western nostalgique aux couleurs criardes.
Stora nous présente dans son ouvrage la Guerre d’Algérie comme jouant le rôle d’un pivot central (et sanglant) dans l’émergence et la construction durable d’un récit de type « sudiste »―la hantise des partisans de l’Algérie française est… la sécession. Les passages de l’ouvrage d’Alain Peyrefitte nous révèlent les facettes cachées du discours réel du général de Gaulle : »Qu’on ne raconte pas d’histoires !... Les Arabes sont les Arabes et les Français sont les Français. Vous croyez, devait il dire, que le corps français peut absorder dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après demain quarante ?... Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-deux-Eglises, mais Colombey-les-deux-Mosquées ».
Mais revenons sur Le Pen et la torture durant la Guerre d’Algérie qui m’a inspiré à faire une même note de lecture aux deux livres présentés, celui de Hamid Bousselham et de Benjamin Stora, qui revient d’ailleurs sur le personnage de Jean-Marie Le Pen. Le Pen qui est né le 20 juin 1928 a été depuis qu’il suivait les cours de la faculté de droit un activiste à la tête de la Corpo. Il se porte volontaire dans le régiment des bérets verts ou les paras au Tonkin en Indochine lorsque Diên Biên Phu est tombé aux mains des résistants vietnamiens.
Il retourne à Paris et rallie Pierre Poujade et sera parmi les poujadistes de Jean-Maurice Demarquet élu aux législatives du 2 janvier 1656. Il se met en congé du Parlement et décide de rejoindre l’Algérie où il participe dans l’opération secrète de Suez. En mars 1956, où il est officier de renseignement, il est accusé d’avoir torturé un jeune Algérien dans la Villa Susini.
C’est Henri Gille, commissaire principal d’Alger, résistant et ancien déporté qui fait la révélation sur la torture en témoin important dans l’action répressive qui a fait rage sur la population musulmane en cette année 1957. Son rapport est édifiant sur les pratiques tortionnaires de Jean-Marie Le Pen.
L’historien Pierre Vidal-Naquet en témoigne aussi en dénonçant les méthodes de la torture dans son ouvrage « La raison d’Etat ». Il publia d’ailleurs dans la revue Vérité-Libérté de juin-juillet 1962 l’intégralité du rapport Gille dans un dossier intitulé « Le député tortionnaire ». Jean-Marie Le Pen reconnaît les faites et n’entamera aucune poursuite judiciaire, plus encore il confirmera ses pratiques dans une interview le 9 Novembre 1962 au journal Combat.
Le 4 avril 1984, le canard enchaîné a publié une série d’articles poursuivis les 11 et 18 juillet dans la même année par d’autres études, présentant Jean-Marie Le Pen comme un officier pratiquant la torture pendant le Guerre d’Algérie. Le 20 mars 1985, le journal Libération ouvre une seconde enquête sur la période algérienne du lieutenant Le Pen. Lors d’une émission télévisé du 2 février 1992, Michel Rocard accuse Jean-Marie Le Pen d’avoir torturé les Algériens durant la Guerre d’Algérie.
« La lumière du cœur »
Dans les deux ouvrages de Hamid Bousselham et Benjamin Stora, Jean-Marie le Pen est accusé d’avoir été un tortionnaire. Le devoir de mémoire doit nous mettre en éveil pour dire aux générations toute les vérités sur cette guerre sale et inhumaine, dont les tortionnaires Massu, Bigeard, Papon, Le Pen…ont laissé leurs traces sanguinaires sur les milliers de torturés, de mutilés dont les traumatismes restent à jamais,l’acte sauvage de la machine de guerre de la colonisation sur le peuple algérien et sa mémoire. La France doit surmonter le traumatisme profond de son histoire coloniale, notamment en Algérie. La visite du Président Bouteflika en France, la reconnaissance par la France de la guerre d’Algérie par l’Assemblée nationale et par les représentants du peuple français que sont les députés, sont les signaux forts pour rétablir les relations privilégiées entre les deux états dans tous les domaines de la coopération. Il n’est plus possible pour les peuples français et algérien de laisser s’éteindre la lumière des coeurs, car beaucoup de liens d’histoire, de culture et de sang les unissent de part le passé si tumultueux qu’il fut, afin de d se projeter vers un avenir de grande entente entre les deux rives de la Méditerranée. Les Présidents Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika ont compris l’enjeu dans le renforcement des relations bilatérales et la coopération des relations bilatérales et la coopération multiforme qui doit caractériser l’ambiance et l chaleur humaine des deux peuples tant par la communauté algérienne émigrée en France que par les Français originaires d’Algérie pour une grande réconciliation en ce début de siècle. « Torturés par Le Pen » et « Le transfert d’une mémoire sont deux ouvrages à lire en ce 46ème anniversaire de la Révolution du 1er Novembre 1954 dans toute la méditation et le recueillement sur les tombes de nos martyrs morts pour les idéaux de liberté, de dignité et des droits de l’homme.
* Chercheur universitaire et actuel Ministre des Postes et des Technologies de l'Information et de Communication.
El
Moudjahid du 7 novembre 2000 |
| A mon oncle Si M'hamed Bousselham et ses 17 compagnons. Publié le : 11/01/2007 22:25:00 |
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A mon oncle Si M'hamed Bousselham et ses 17 compagnons.
Pour toujours.
En un mot, on peut se demander, près de quarante ans après la fin de la guerre d'Algérie, pourquoi nous avons, les uns et les autres, évité avec une obstination remarquable et néanmoins surprenante, de parler de toutes ces horreurs, pendant si longtemps.
L'idée a été abandonnée .
Dès lors, qui empêcherait ce même parlement et ce gouvernement, de tirer, dès maintenant, toutes les conclusions de sa reconnaissance de ce fait historique, en poursuivant désormais les "Criminels de guerre" qui ont souillé à jamais le nom de la France, et meurtri, à jamais, la chair et l'âme de nos martyrs ?
"Torturés par Le Pen " éditions Rahma ISBN n°9961-804-04-X et de "Quand la France torturait en Algérie " éditions Rahma ISBN n°9961-804-05-8. Hamid Bousselham ![]() Le chahid M'hamed Bousselham (Abdelkader Bousselham,de son vrai nom.) Allah yarham echouhada! Le chahid Abdelkader dit M'Hamed Bousselham. |
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| « Quand la France torturait en Algérie » de Hamid Bousselham par Henri Alleg |
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« Quand la France torturait en Algérie » *
Ouvrez ce livre et vous serez à la fois fasciné, retenu par ce qu’il montre d’effrayant et pressé d’en arriver au bout tant les images et les textes sont insupportables. Par Henri Alleg
Ils le sont plus encore sans doute pour ceux qui, ayant connu les chambres de tortures et les atrocités dans la guerre coloniale, peuvent être portés a croire qu’ils n’ont plus rien à apprendre sur les souffrances et le martyre de ces dizaines de milliers d’hommes et de femmes au combat pour leur dignité durant des années de feu.
Mais à quoi bon, diront certains, découvrir ou redécouvrir des témoignages aussi terribles ? Pourquoi donner à lire ou à relire des textes aussi cruels, aussi cyniques que celui, par exemple, de ce général qui ose à la fois se vanter d’avoir été à la fois assassin et tortionnaire et qui prend une sorte de plaisir pervers à faire et à refaire dans le détail le récit de ses plus horribles forfaits ? Ne vaut-il pas mieux dans l’intérêt de ces deux peuples qui se sont affrontés durant les sept dernières années et demi d’une guerre sanglante, pour construire enfin un avenir de paix et d’entente nécessaire, ne vaut-il pas mieux tourner la page ?
C’est là une langage que l’on entends bien souvent en France, notamment de la part de ces hommes politiques ou de leurs héritiers qui, depuis prés d’un demi siècle, se sont efforcés de cacher par le silence, la censure et les poursuites contre ceux qui osaient dire la vérité, le vrai visage de ce que fut la guerre d’Algérie.
Au point qu’aujourd’hui l’ignorance de la jeunesse française sur cette époque est quasi-totale. Comment s’en étonner quand on sait que, les lois d’amnistie aidant, l’étude historique de cette guerre, de ses causes et de son déroulement, est restée quasiment absente des programmes des écoles. Tourner la page, mais sans l’avoir lue et sans avoir médité les leçons ? Voilà en fait ce que voudrait ces bonnes âmes qui ont déjà, et très largement, passé l’éponge sur les écrasantes responsabilités des gouvernants français dans la conduite de la guerre et dans le maintien durant plus d’un siècle de l’odieux régime colonial.
Non. Il faut savoir ce qu’a été cette guerre, à la fois dans l’immensité de son horreur et dans les souffrances qu’elle a infligées à ceux et à celles dont le crime était d’avoir choisi de vouloir être libre. Il faut savoir – et ceux qui viendront après nous, qu’ils soient Algérien ou Français – jusqu’à quelles ignominies et quelles indignités ont pu descendre des militaires et des gouvernants qui osaient se présenter comme des défenseurs des droits de l’homme et de la civilisation.
Oui, savoir et retenir tout cela, non pour cultiver une haine stérile ou un quelconque et malsain esprit de revanche, mais justement pour en détourner ceux qui vivent aujourd’hui. Et c’est seulement en sachant ou en refusant hypocritement de la voir, qu’on pourra aider les nouvelles générations des deux pays à bâtir les pont d’amitié, de fraternité et d’entraide qu’elles souhaitent.
C’est pourquoi les textes et les photos réunis ici ont une si grande valeur éducative. Comme en ont aussi, contenu dans ce recueil, les portraits de patriotes qui avaient choisi de faire face et dont les noms flamboyants survivront pour rappeler que, dans les pires circonstances, il y aura toujours des hommes et des femmes qui, quel qu’on soit le prix, se dresseront pour défendre la dignité, la liberté et l’espérance de leur peuple.
C’est sans doute à ces leçons que songera en premier lieu le lecteur qui parcourra e livre, et c’est en cela que le rappel qu’il constitue est si utile. En même temps, ces pages sont comme un avertissement solennel à tous ceux d’aujourd’hui qui pourraient se laisser aller à croire que l’époque des oppresseurs, des monstres et des assassins appartient désormais au passé.
Il n’est que de regard autour de nous pour savoir qu’il n’en est rien et que, plus qu jamais, nous tous qui rêvons d’un monde enfin humain, devons demeurer vigilants.
* Hamid Bousselham (Editions Rahma-Anep)
Le Quotidien d’Oran Mercredi 19 Décembre 2001
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Introduction "En 1943, rue Lauriston, des Français criaient d'angoisse et de douleur, la France entière les entendait. En 1958, à Alger, on torture régulièrement, systématiquement, tout le monde le sait, de M. Lacoste aux cultivateurs de l'Aveyron, personne n'en parla, ou presque. " Jean-Paul Sartre Une VictoireOui, Jean Marie Le Pen a torturé en Algérie, et lui-même a admis avoir usé de la torture en déclarant notamment dans un entretien accordé au quotidien « Combat », le 9 novembre 1962 : "Je n'ai rien à cacher. J'ai torturé parce qu'il fallait le faire. Quand on vous amène quelqu'un qui vient de poser vingt bombes qui peuvent exploser d'un moment à l'autre et qu'il ne veut pas parler, il faut employer des moyens exceptionnels pour l'y contraindre. C'est celui qui s'y refuse qui est le criminel car il a sur les mains le sang de dizaines de victimes dont la mort aurait pu être évitée". Selon le journal officiel français du 12 juin 1957, le député parachutiste Le Pen déclarait également « J'étais à Alger officier de renseignement (...), comme tel je dois être aux yeux d'un certain nombre de mes collègues ce qui pourrait être le mélange d'un officier SS et d'un agent de la Gestapo. Ce métier, je l'ai fait... » Tous les témoignages des Algériens torturés par Le Pen rejoignirent celui de Mohamed Louli, arrêté à Alger le 14 février 1957, et emmené par Le Pen à la villa des Roses, Boulevard Galliéni, aujourd'hui 74 boulevard Bougara : « Le Pen m'a torturé. Oui, lui personnellement à l'électricité et à l'eau. Et je l'ai vu aussi torturer d'autres détenus ». Le
commissaire principal R. Gilles dans un rapport à M. l'inspecteur
général de l'administration en mission extraordinaire, préfet d'Alger,
rapportait ceci : « J'ai l'honneur de porter à votre
connaissance qu'à l'issue de son arrestation et de sa détention, du 8
au 31 mars, par les parachutistes du 1er REP, le nommé Yahiaoui
Abdenour, né le 3 juillet 1938, domicilié 53 avenue Lavigerie à Kouba,
s'est présenté devant moi et m'a déclaré avoir été l'objet de sévices
de la part du Lieutenant Le Pen, et sur son ordre. Enfin, il reste cinq jours enfermé dans un "tombeau", trou creusé dans le sol et fermé par des barbelés, au 74 boulevard Galliéni où il était détenu. A la suite de ces cinq jours de "tombeau", il ne fut plus maltraité jusqu'à sa libération. » Jean-Marie Le Pen doit être poursuivi pour les actes de torture qu'il a fait subir à nos compatriotes. Tout comme le président du Front National, le tortionnaire Jean-Marie Le Pen, le général Bigeard, l'assassin de Larbi Ben M'hidi, le « Jean Moulin » algérien, le général Massu et Maurice Papon doivent être jugés comme criminels de guerre. Klaus Barbie et Papon ont été jugés en France. Il serait également juste que Le Pen, Massu, Bigeard, Papon et les autres soient jugés pour les mêmes crimes que Barbie par des tribunaux algériens et français. Nous sommes en droit d'exiger un procès Nuremberg du colonialisme français à Alger pour les juger pour crimes contre l'humanité. Mohamed LOULINé le 21 juillet 1927. J'ai été arrêté dans la nuit du 23 au 24 février 1957, après avoir été relâché par les bérets rouges. J'avais été relâché le 21 février. On m'a repris dans la nuit du 23 au 24. C'est le lieutenant Le Pen qui est, lui-même, venu chez moi à Notre Dame d'Afrique. Il opérait beaucoup par là-bas. Il ont tout démoli chez moi. Ils ont ramassé tout ce qu'ils ont trouvé chez moi. Ils sont restés à peu près une heure chez moi. Il était 21h. On m'a attaché, on m'a mis un bandeau sur les yeux. Avec le Pen, il n'y avait que des paras Allemands. Ils m'ont fait monter dans une voiture stationnée à 100 mètres de chez moi. La voiture, c'était une dauphine neuve. On est monté à trois derrière, on était bien serrés, plus le chauffeur et le lieutenant. Le Pen devant, ils m'ont fait faire un petit voyage dans Alger. J'ai pu, pendant quelques moments, repérer les endroits où on passait, mais à un moment, ils n'ont fait qu'aller et venir, et tourner à gauche, à droite, et là, j'ai perdu le fil. On a dû arriver Boulevard Gallieni vert minuit, une heure du matin. On m'a fait descendre et on m'a fait marcher tout seul a peu près 200 m, ils étaient derrière moi, et je tâtonnais pour arriver là où on me conduisait. Et là, on m'a fait entrer dans une villa. On m'a fait monter un étage, et quand ils m'ont enlevé le bandeau, j'ai vu trois paras étrangers, le lieutenant Le Pen et le capitaine que je ne connaissais pas. Le Pen non plus, je ne le connaissais pas, je ne l'avais jamais vu auparavant. Ils ont commencé l'interrogatoire. Gentiment au départ, sans rien, et après, on m'a fait descendre dans une chambre, et c'est là que j'ai commencé à être torturé. Alors, le premier soir, c'était à l'eau et c'est Le Pen et le capitaine qui interrogeaient, il n'y avait pas de baignoire, il y avait une grande bassine remplie d'eau sale et ils m'ont attaché comme un saucisson sur un banc très long avec la tête qui dépassait de la planche, et chaque fois, quand ils voyaient que je ne disais rien, ils soulevaient, et ma tête rentrait dans la bassine d'eau. Après, je ne me rappelle plus, je sais qu'il faisait jour quand ils m'ont fait descendre avec les autres. Oui, il devait être cinq heures du matin. Quand vous êtes à la villa, vous avez en face le soleil. La lumière commençait à poindre. Ils vous prenaient à n'importe quel moment du jour ou de la nuit. Ils n'avaient pas d'heure. Pratiquement
ça ne s'est pas arrêté, si ce n'était pas moi, c'étaient d'autres,
pendant tout le temps que je suis resté là-bas. Ce n'est que peut-être
cinq ou six jours après, qu'ils nous ont ordonné de creuser des tombes,
des tombes normales d'à peu près 1,70 m de profondeur, autant en
longueur et dans les 60 cm de large. Il y en a eu dix, cinq près de la
villa et cinq plus bas. Et là-dedans, ils mettaient les gens. Quand ils
torturaient quelqu'un, dès qu'ils avaient besoin de lui, ils prenaient
le prisonnier, ils le torturaient, puis ils le refoutaient dans la
tombe. Alors, à la suite de cette réflexion, il a passé huit jours, dans des toilettes de 1,50 m de long sur à peu près un mètre de large. On le retirait de là-bas, on le torturait, on le refoutait là-bas, et pendant huit jours, ça n'a été que ça. Je crois qu'il était loin des problèmes, Le Pen. On ne cherchait pas à être habillé, ni à avoir des postes radio à la maison, ou avoir de jolis meubles. C'est ce qui m'a frappé le plus à l'époque, chez Le Pen. On ne fait pas des réflexions comme ça. Pour lui, c'est peut-être, je ne sais pas comment vous expliquer ça, il ne devait même pas savoir pourquoi il était là. Il s'est engagé pour le plaisir de s'engager, pour le plaisir de nous torturer, Je crois que c'est ça, parce que ce n'est pas possible autrement.... Parfois Le Pen frappait lui-même. Je peux vous citer le cas d'un prisonnier, Abdelwahab Redjini, qui avait été arrêté une journée avant moi. C'était un jeune, il devait avoir 20 ou 21 ans. Il est toujours vivant. Et Le Pen est arrivé. Après l'avoir torturé, on l'a jeté du premier étage dans le jardin. C'est Le Pen qui, lui-même, l'a jeté. Il a été assommé. Et il y a des moments où Le Pen torturait Abdelwahab devant nous. Il s'entraînait sur lui à le jeter en l'air, et l'autre retombait assommé. Il se réveillait et il riait, bien sûr, je ne sais pas comment vous dire... C'était nerveux. Et Le Pen lui disait : « Mais le salaud, il rit encore, avec tout ce qu'on lui file, il rit encore. ». Après ça, il est resté pendant trois ou quatre ans à dormir sur du dur, il avait trois vertèbres cassées et les dents aussi, il n'en a pratiquement plus. Le Pen l'appelait par son petit nom, Abdelwahab. Et il s'est acharné sur lui de cette manière, pendant quelques jours. Plus tard, je l'ai retrouvé dans le camp de transit. Je me souviens aussi d'un jeune, Smain Aknouche, un appelé algérien qui était de Notre Dame d'Afrique. Il avait été arrêté dans sa caserne, accusé d'avoir volé des armes et de les avoir données à l'organisation, ils l'ont amené et l'on torturé. Je n'ai pas vu quand ils l'ont torturé, mais il était plein de sang et on m'a fait entrer dans la salle où il était prisonnier. J'ai vu Le Pen, qui lui ordonnait d'essuyer les traces de sang sur les murs, avec un chiffon. Il avait son pantalon de militaire, torse nu et les bras attachés derrière le dos. Avec un chiffon entre les dents, il essuyait le sang sur les murs. Après, le chiffon est tombé, et il a continué avec la langue. Et ce jeune homme, à un moment, il a parlé. Il leur a dit : « Oui, j'ai des armes, elles sont cachées dans un puits, chez moi, à Notre Dame d'Afrique. ». Le Pen et les soldats l'ont emmené à 2h du matin, ils l'ont attaché, mais quand ils l'ont mis sur la margelle du puits pour le descendre en bas, le jeune s'est jeté. C'est lui qui me l'a raconté plus tard, il a voulu se tuer... Ils l'ont remonté avec une corde. IL a été assommé, bien sûr, mais rien de cassé. Quand ils l'ont ramené à la villa, j'ai vu deux femmes qui l'attendaient, c'était sa sœur et sa mère. Je ne peux pas assurer que la jeune fille et la mère ont été frappées. Et même aujourd'hui, la fille ne veut rien dire. J'ai essayé de l'interroger très souvent, sur les nuits qu'elle avait passées là-bas, elle n'a jamais voulu dire si elle avait été torturée ou pas. Aknouche a été libéré, et en mai 1962, il a été tué par l'O.A.S avec sa femme, à Bab El Oued. Et la jeune fille, maintenant, vit seule. Elle ne veut parler à personne. A la villa, ils faisaient aussi une sorte de tribunal, entre eux seulement. Un capitaine para, un lieutenant para, un adjudant et d'autres paras étrangers, et puis parmi eux, il y avait deux Européens d'Algérie (des policiers habillés en paras). Je ne les connais pas, parce que je ne connais pas tout le monde. Et là, ils décidaient facilement, en deux, trois minutes. Ils discutaient, le prisonnier ne pouvait rien entendre, parce qu'ils étaient loin et ils parlaient doucement. Le capitaine faisait un geste, et le prisonnier est, soit libéré, soit liquidé, soit encore ramené dans un camp de transit, dans les environs d'Alger, à Béni Messous, Ben Aknoun... Personnellement, j'ai été amené là-bas, au camp de Béni Messous. En fait, c'était une justice illégale, parce qu'ils ne discutaient pas avec nous. Deux paras nous faisaient entrer, c'était une grande salle, on était peut-être à une vingtaine de mètres de la table très longue, quelques tables collées les unes aux autres, et derrière, étaient assis tous les officiers et ces policiers habillés en paras. La discussion était menée par le capitaine, et dès qu'il faisait un geste, les paras nous sortaient. Alors que certains d'entre nous étaient regroupés sous un arbre, d'autres sortaient par l'arrière de la villa, et se voyaient embarqués sur des 4x4 ou sur des GMC. Lakhdari KHELIFANé le 28 janvier 1923. Il était un des responsables de l'Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), lorsqu'il a été arrêté. J'ai connu Le Pen un soir du mois de février 1957. Je sortais de mon travail, je suis passé rue Montaigne pour voir un ami, M. Sassi, tailleur ; je suis rentré, j'ai dit : « Bonsoir, M. Sassi », et un bonhomme m'a mis un revolver dans le dos. C'était un guet-apens, voilà. Ils m'ont fait monter, et j'ai trouvé en haut, dans la soupente, deux personnes arrêtées avant moi. On était trois. J'avais trouvé le rideau ouvert, je ne savais pas que Sassi était en état d'arrestation. Quand il n 'y a plus eu de gibier, il faisait nuit, ils ont fermé le rideau, ils sont montés, un lieutenant et un capitaine que je ne connaissais pas. Ils nous ont demandé les papiers. J'avais une carte de recensement. Alors, ils ont commencé à interroger le premier. « Qu'est-ce que tu es venu faire ici ». Il a dit : « Moi, j'avais une facture pour M. Sassi ». Ils ont vu la facture, ils ont vu le nom de Sassi, ils l'ont mis de côté. Le deuxième leur a dit qu'il venait faire un deuxième essayage. Ils ont vu le calepin de M. Sassi, et ils ont trouvé son nom, ils l'ont mis de côté. Ils sont arrivés à moi. J'ai dit : « Moi, je suis venu faire un pantalon, parce que M. Sassi est renommé dans la gabardine ». Ils se sont regardés entre eux. Alors le capitaine et le lieutenant m'ont fait descendre par un petit escalier, et je leur ai demandé : « Pourquoi vous m'arrêtez, qu'est-ce que j'ai fait ? ». Le lieutenant Le Pen m'a donné un coup au ventre. Après, ils m'ont attaché les mains, m'ont mis dans une voiture et m'ont bandé les yeux. On a roulé. Quant ils m'ont enlevé le bandeau des yeux, j'étais assis dans un champ. Il était peut-être 10 heures ou 11 heures du soir. Ils m'ont laissé dans ce champ, trois ou quatre heures. Je ne sais pas combien. Je voyais des camions arriver, pleins de suspects. En fait, le champ dans la nuit, je ne pouvais pas voir, mais c'était le jardin d'une villa. Il y avait le rez-de-chaussée, des escaliers, et au bout de ces escaliers, une petite pièce. C'est là, qu'ils faisaient les tortures, tout à fait en haut. Alors, ils ont commencé les interrogatoires. Moi, je suis monté, j'ai vu la scène. Ils étaient quatre dans la petite pièce, et Le Pen lui-même, a dit : « C'est pas celui-là, c'est pas celui-là ». Ils m'ont fait descendre, ils ont amené un autre à ma place. Et je n'ai pas vu ce qu'ils lui ont fait. On a entendu des cris, mais on ne savait pas qui le torturait. Après, ils m'ont remonter, et ils m'ont interrogé. Ils m'ont demandé si je connaissais Ali Moulai, j'ai dit non. « Et qu'est-ce que tu es venu faire chez Sassi ? », « Je suis venu faire un pantalon », « Qu'est-ce que tu fais, toi ? « Je travaille à la société Job, je suis syndicaliste », « Tu ne travailles pas avec le F.L.N », « Non, je ne travaille pas avec lui, je suis syndicaliste, oui ». Alors, ils m'ont mis sur un sommier plein d'électricité. Ils m'ont mis un chiffon dans la bouche. Et quand je voulais parler, je devais faire un signe. Ils m'ont torturé pendant dix minutes. C'était Le Pen qui m'interrogeait. Et puis, ils m'ont fait descendre, parce qu'il y avait beaucoup de monde qui attendait en bas. Toute la nuit, on a entendu des gens crier, toute la nuit. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Vous entendez des gens qui crient, et vous, vous êtes là... Le lendemain, nous, les gens suspects, on nous a mis en bas, dans un hangar, il y en avait qu'un seul qui avait un lit de camp, c'était à un type paralysé, Aïssa Cheikh Laïd Boubekeur. Ils l'avaient arrêté avec son fils. Ils torturaient le fils devant le père, et le père devant le fils. Le fils, on ne l'a jamais revu. Un soir, j'étais dans le garage, ils ont attaché ensemble Aissi et Zouaoui Mokhtar et ils les ont mis comme ça, dans une fosse. Ils restaient jour et nuit là-dedans. Un après-midi, Le pen a crié au gardien : « Va détacher Aissi et Zouaoui Mokhtar ». Il les a détachés. Il leur a dit : « Allez vous débarbouiller ». Il y avait une fontaine dans le jardin. Ils y ont été, ils se sont débarbouillés. Je me rappelle Aissi, c'était un beau garçon, il avait une jacquette marron, je m'en rappellerai toute ma vie. Ils se sont habillés, ils les ont mis dans une voiture, et depuis ce jour là, on ne les a plus revus. Un autre soir, on sortait du hangar pour prendre un peu d'air dans le champ. Il y avait des sentinelles, Ils nous avaient fait une fosse pour faire nos besoins. Le frère qui a été abattu, Hadj Ali Mouloud, je ne peux pas confirmer, qu'il a voulu se sauver, mais je suis sûr qu'il était parti pour faire ses besoins Parce qu'il n'allait pas vite. Moi, je n'ai pas vu Le Pen , parce que j'étais en bas, mais je l'ai entendu crier, et le militaire qui était en bas, a mitraillé Mouloud. C'est là que Le Pen est descendu et nous a dit : « Voilà ce que mérite celui qui veut se sauver ». Le Pen, c'était un parleur, il faisait de la psychologie : « Pourquoi vous faites la guerre, qu'est-ce qui vous manque en Algérie ? Moi, je suis un député, je suis venu ici pour la pacification ». Je me souviens quand le frère Rouchai a voulu se suicider. Je l'ai vu comme un mouton égorgé. Ils l'ont pris dans une Jeep, et tout de suite ils l'ont emporté à l'hôpital. Et quand Le Pen est revenu, il nous a dit : « C'est mois le bon Dieu, quand je veux que quelqu'un crève, il crève. Quand je veux sauver quelqu'un parce qu'on a besoin de lui, on le sauve ». Voilà , je suis resté dix-sept ou dix-huit jours chez Le Pen. Et j'ai été libéré. Le premier que je suis allé voir, c'était Ali Moulai. Je lui ai dit : « Il faut faire très attention, ils sont entrain de te chercher ». Et on continué nos activités, jusqu'en août 57. Là, j'ai été arrêté de nouveau par les pars bérets verts, mais pas par Le Pen. Mme Vve Mouloud MESSAOUD70 ans. Mère de Hadj Ali Mouloud, lâchement assassiné. En 1957, deux années après la mort de mon mari Mouloud Messaoud dit Lounès, ancien combattant de la première Guerre Mondiale, et mobilisé entre 1939 et 1945, le lieutenant Jean Marie Le Pen et ses militaires ont débarqué chez moi, au 22, rue d'Amourah, à Belcourt, sans aucun motif. Jean Marie Le Pen a donné des ordres à ses paras, pour qu'on m'attache avec du fil de fer, de 10h du matin à 16h, dans la cour de ma maison. J'ai reçu des coups de crosses sur la tête, derrière la nuque, dont je garde jusqu'à présent des séquelles. Ma pauvre fille de 19 ans qui était cardiaque, et qui se faisait soigner par des religieuses dans le quartier du ruisseau, près de mon habitation, voyait sa pauvre mère se faire torturer sous ses yeux. Après un choc terrible, un an après, elle était décédée. Pendant la perquisition à mon domicile, le carnet militaire de mon mari, le carnet de pension et quatre médailles de la première Guerre Mondiale m'ont été dérobés. La maison a été entièrement saccagée. Un de mes fils, Hadj Ali Mouloud, a été embarqué par les militaires du lieutenant Le Pen, à la villa des Roses, à El-Biar (Alger). Après avoir subi des tortures, il a été lâchement assassiné. D'autres témoins qui étaient avec mon fils Hadj Ali Mouloud, à la villa des Roses, le centre de torture de Le Pen, m'ont confirmé que mon fils Hadj Ali a été lâchement assassiné, et que le Pen leur aurait dit : « Voilà ce qui arrive à ceux qui tentent de m'échapper, je suis prêt à me farcir un bougnoule à chaque petit déjeuner, vous les ratons, vous ne comprenez qu'un seul langage, l'insulte, les coups, et quand vous ne voulez pas comprendre que vous êtes à ma botte, je vous élimine. ». Mon fils Mustapha, alors âgé de 15 ans, quand le lieutenant Le Pen est venu chez moi, ayant appris que sa mère avait été tabassée et torturée, et que son frère Hadj Ali était mort sous les tortures, mon fils en a perdu la raison. Retrouvé errant près de la frontière tunisienne en 1963, il est décédé à l'hôpital psychiatrique de Blida en 1980, après 17 ans d'hospitalisation. Dire que ce tortionnaire de Le Pen est aujourd'hui un homme politique français influent, à tête d'un parti, et qu'il n'a jamais été jugé pour ses crimes racistes qui sont de véritables crimes contre l'humanité. Je suis en tout cas prête, de mon vivant, et bien que j'ai 70 ans et que je souffre encore des séquelles de la torture, à venir en France témoigner contre la barbarie de Le Pen et de ses comparses. Cherki Ali ROUCHAINé le 29 mars 1931 à Alger. Il était, pendant la guerre, agent de liaison d'Ali Moulai. Mon premier contact avec le lieutenant Le pen , c'était le jour de mon arrestation. La date, je ne peux pas vous la dire exactement, mais ça doit être autour du 21 ou 22 février 1957. J'avais commencé mon travail vers les 8 heures, comme d'habitude. Une demi-heure après, à peu près, ou trois quarts d'heure, un véhicule s'est arrêté devant le local où je travaillais, et un groupe de parachutistes a fait irruption dans le magasin. Ils ont demandé après moi. Parce qu'ils avaient le nom Dahmane. C'était mon surnom de guerre. Le patron leur a répondu qu'il n 'y avait pas de Dahmane. Alors ils ont dit : « Nous voudrions bien voir les ouvriers que vous avez ici. ». Le patron nous a appelés, nous étions trois ouvriers à l'intérieur, trois algériens. Ils ont commencé par nous questionner, et moi, j'étais le troisième à être interrogé. Dès que j'ai ouvert la bouche, ils m'ont dit : « C'est toi ». Parce qu'à cette époque-là, je n'avais pas de dents. Celui qui m'avait dénoncé avait donné tout le signalement. Ensuite, ils m'ont ligoté avec des menottes. Ils m'ont jeté dans un véhicule, je crois que c'était une Peugeot 203, et moi j'étais à même le plancher. Il y avait des parachutistes qui sont monté derrière. Ils ont mis leurs pieds sur moi, ils ont démarré et nous somme arrivés au boulevard Gallieni (aujourd'hui, il s'appelle boulevard Bougara). Là, ils m'ont fait rentrer dans une villa et ça a commencé par des questions. Ils m'ont ordonné de me déshabiller d'abord. Je me suis déshabillé. Je suis resté tout nu. Ils ont amené quelqu'un derrière moi que je n'ai pas vu. Le lieutenant Le Pen lui a demandé : « C'est celui-là ? ». L'autre lui a dit : « Oui mon lieutenant, c'est lui ». Et là , ça a commencé les tortures. Le Pen donnait les ordres, mais pour vous dire qu'il m'a torturé, ça je ne peux pas le dire, parce que ça serait un mensonge. J'étais nu, ils m'ont mis la gégène, une sorte de magnéto. Elle avait des pinces et des petits fils qui étaient reliés à cet appareil. Ils m'ont accroché les pinces ici, et ils ont commencé à lâcher des décharges d'électricité. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour me demander si je voulais parler, ce que j'avais à dire, et tout ça. Moi je disais : « Non, je ne connais rien, je ne connais rien ». ça a duré presque toute une journée. Ils ont ramené celui qui m'avait dénoncé. Là, le lieutenant Le Pen lui a dit : « Ecoute mon bonhomme, je crois que je suis entrain de massacrer un innocent ». L'autre a dit : 'Non mon lieutenant, je vous jure que c'est lui . ». En fait, je n'avais pas de responsabilités, mais j'étais un élément du F.L.N. J'appartenais à un groupe armé, un commando. Alors, les tortures ont repris. Là, ça était plus dur qu'au commencement. Le lieutenant Le Pen était là. Il ne sortait pas pendant l'interrogatoire, il ordonnait à ses hommes de me torturer. Sans leur préciser comment. C'était à eux de choisir. Ils sont même arrivés à me mettre à même le sol et m'imbiber d'eau, me mouiller complètement, et me mettre l'électricité. Vous savez ce que c'est quant on est sur l'eau, l'électricité ça donne sur tout le corps. Ça a duré pendant deux ou trois jours. Tous les jours, ils faisaient des séances d'une demi-heure, trois-quarts d'heure. Une fois, qu'ils voient que je vais lâcher, ils s'arrêtent. Ils me mettent dans une pièce. Il y avait une pièce dans laquelle il y avait une chaudière, et ils me mettaient à l'intérieur. Dès que je récupérais un petit peu, ils me remontaient. Mais entre temps, ils ne chômaient pas. Il y en avait d'autres qui passaient. Moi, j'étais dans la pièce pour récupérer, de façon à ce que je puisse résister encore. Donc, les trois premiers jours, ils m'ont fait l'électricité et l'eau également. L'eau, c'est un bassin, genre de lavoir. Celui qui a construit la villa des Roses, il avait prévu un lavoir dans le garage, pour laver le linge. Ce lavoir était plein d'eau, et c'est dans ce lavoir-là, qu'on nous trempait la tête. Le lieutenant Le Pen assistait. Les seuls coups que m'a portés le lieutenant Le Pen, c'était la boxe. Là, vraiment, il m'a donné une série, je ne peux pas vous dire, si c'est huit ou dix coups de poing. Pour me montrer sa force. Il était costaud, vraiment, il faisait à peu près dans les 85/90 kg. Il m'a frappé à l'estomac, même à la figure. Mais je ne me suis pas évanoui, parce que j'étais vraiment un bon encaisseur. Voilà, ça a duré trois ou quatre jours, c'est sûr, parce que la notion du temps, je ne l'avais plus à cette époque-là, jusqu'au jour où ils m'ont emmené dans la même pièce où est la chaudière. Je ne sais pas qui est passé avant moi dans cette pièce. Je ne sais pas si c'est un détenu ou un parachutiste qui a oublié la bouteille. Dés qu'ils ont refermé la porte derrière moi, j'ai remarque la bouteille, et l'idée de me suicider m'est venue automatiquement. J'ai pris la bouteille, je l'ai tapée contre la chaudière. Le goulot m'est resté entre les mains et là, j'ai commencé à me taillader la gorge. Dès qu'ils ont entendu le coup du verre brisé, les parachutistes sont accourus, et il y a un parachutiste qui a tenté de m'enlever le goulot de la bouteille des mains. Je crois l'avoir blessé. J'étais torse nu, je me suis porté plusieurs coups de verre au cou. Alors, le lieutenant Le Pen a demandé un véhicule en toute urgence, et on m'a emmené à l'hôpital Mustapha. J'ai été directement mis entre les mains du professeur Goinard. Je crois que la salle où on m'a mis s'appelait « Bichat ». Là, j'ai vu que le lieutenant a demandé au professeur quelque chose, je ne sais pas quoi. Et le professeur a fait plusieurs fois « Non » avec la tête. Mais il a dit : « Je vais tenter l'impossible ». Il m'a opéré. Il m'a recousu. Jusqu'à présent, je ne sais pas ce que j'ai à l'intérieur, si c'est ma vraie gorge, ou s'il m'a mis quelque chose d'autre à la place. Il m'a sauvé la vie, je lui tire mon chapeau. Il savait que j'étais torturé, et même, on est arrivé à un point où, après l'opération, on m'a mis dans une sorte de prison, une petite salle avec des grilles, à l'intérieur de l'hôpital, on appelait ça l'isolement. Et là, tous les jours, les parachutistes cherchaient à me récupérer. Les policiers qui étaient de garde refusaient de me remettre aux parachutistes sans ordre écrit du professeur. Il leur avait dit : « Ce malade ne doit sortir que sur mon ordre ». Alors, je voyais les parachutistes derrière les grilles qui venaient pour me reprendre. A l'hôpital, je n'ai pas vu le lieutenant Le Pen. Je l'ai vu le jour où ils sont venus me sortir, une fois qu'ils ont eu l'autorisation du professeur. C'était à peu près 25 ou 30 jours après l'opération. Ils m'ont emmené et là, ils ont essayé de pratiquer d'autres tortures sur moi : l'électricité encore. Le lieutenant Le Pen était là, ainsi que l'officier de la compagnie, qui était à l'époque, le capitaine Martin. Ils ont essayé, mais dès qu'ils ont vu que ma gorge commençait à saigner, le capitaine Martin a dit : « C'est pas la peine, arrêtez. ». Ma gorge n'était pas complètement guérie, j'avais des pansements. Ils ont arrêté et m'ont descendu avec le copain qui était en bas. Et là, nous avons rencontré pas mal de frères que nous n'avons plus revu depuis ce jour-là. C'est là, que j'ai rencontré Zouaoui Mokhtar, il dormait avec moi, c'est-à-dire le soir. Quand on dormait, il mettait sa tête contre ma poitrine. Et il était vraiment dans un état lamentable, il était très mal en point. Le soir, il ne faisait que tousser. Alors, le matin, quand on se levait, j'avais la chemise pleine de sang. En toussant, il crachait du sang. La dernière fois où j'ai vu Mokhtar, c'était le 12 avril, le jour où on m'a mis entre les mains de la police judiciaire, pour être placé en mandat de dépôt. Une fois l'interrogatoire terminé chez les parachutistes, on nous a remis, avec un autre camarade, Aissi, entre les mains de la police civile. Ils nous ont emmené au commissariat central. Là, ils ont préparé le procès-verbal et ils nous ont placés en mandat de dépôt, moi et Aissi. Et depuis ce jour-là, on ne les a plus revus, ni Mokhtar, ni Aissi. Il était acharné le lieutenant. Il est arrivé jusqu'à me dire : « Tu cracheras le morceau, sinon je ne m'appelle pas Le Pen. Je me souviens aussi qu'ils m'ont fait sortir à deux reprises de la villa, pour leur servir d'appât. Tout le groupe s'était habillé en civil. Ils m'ont fait marcher sur la rue Bab El Oued, la rue Bab Azzou, et je crois même vers l'avenue Bouzaréah. Il y avait deux parachutistes en civil devant, les autres derrière, et d'autres qui étaient sur d'autres trottoirs, et malheur à celui qui me touchait la main ou qui me disait bonjour, ou qui me faisait un signe. La seule personne que j'ai rencontrée le premier jour, c'était mon responsable, Ali Moulai. Mais lui ne m'a pas vu. Alors j'ai continué à marcher, comme si je ne l'avais pas vu. Lui, il s'était arrêté au square Bresson, il était en train d'attacher ses chaussures. Je suis passé. Et une autre fois, ils m'ont fait sortir avec la camion de mon patron. C'était marqué dessus « Piles Wonder ». Ils m'ont mis dans mon camion, et j'ai circulé dans la ville. Les paras étaient à l'intérieur et en civil, tous armés, mais en civil. Parmi eux, il y avait le lieutenant Le Pen. Mais là encore, personne ne m'a rencontré, heureusement. Makhlouf ABDELBAKINé le 3 octobre 1934. J'ai été arrêté le 22 février 1957, vers minuit ou deux heures du matin. J'étais caché à la Casbah, 9 rue du Roc d'or. On a cassé la porte et on m'a arrêté. Les militaires m'ont couché dans un 4x4, ils ont mis leurs pieds sur moi et m'ont emmené dans un camp. Ça s'appelait Sdi-Ferruch. Il y avait une baraque et beaucoup de gens, là-bas. Ils m'ont laissé deux jours, sans rien me dire. Et un jour, ils m'ont appelé : « Allez , c'est à vous ». On m'a dit : « Vous avez jeté des grenades. ». c'est vrai, j'étais un terroriste. Je travaillais avec Yacef Saadi et Ali Moulai, c'étaient eux les responsables. Alors ils m'ont demandé : « Combien d'attentats avez-vous fait ? Où sont vos amis ? ». C'est le lieutenant Le Pen qui m'interrogeait. Moi j'ai dit : « Je ne connais pas. ». Ils m'ont déshabillé. Il y avait une table très grande, ils m'ont attaché les poignets et les jambes et ils m'ont enlevé le tricot de peau. Je me rappelle, ils l'ont mouillé, ils me l'ont mis sur les yeux, et ils ont commencé la gégène. C'était un soldat de Le Pen qui tournait la gégène. Le lieutenant recommençait : « Où sont tes amis ? . Moi je disais : « Je ne suis pas un terroriste ». en même temps que l'électricité, u militaire me frappait avec une brosse métallique. La deuxième fois, ils m'ont fait la baignoire. Le Pen, lui, commandait. Les soldats m'ont plongé la tête dans l'eau. Je levais le doigt, ils me sortaient la tête et je faisais ma prière : « Dieu est grand. ». Et ça recommençait, ils m'ont interrogé pendant dix-huit jours. Je crois que j'étais torturé pendant dix ou douze jours. Quand le lieutenant Le Pen a fait sortir tout le monde de la baraque, il a dit : « Vous allez voir une exécution . ». C'était la nuit, il devait être 22h, Il nous a fait mettre tous debout, et ils ont amené Moussa. Ils l'ont mis à genoux. Il avait été interrogé avant. Il était rouge, plein de sang sur la cage thoracique, sur la figure. Il a dit : « Moussa, tu as jeté des bombes, tu as fait le con, tu as menacé les camarades qui ne supportaient pas la torture.... ». Le Pen marchait de long en large devant Moussa à genoux, il a sorit son revolver de l'étui, il l'a mis sur la tempe de Moussa et il a tiré. Moussa est tombé, et Le Pen a crié : « Tout le monde dedans, allez, rentrez, c'est fini. ». Je vous jure, je l'ai vu de mes yeux. C'est la seule exécution que j'ai vu en dix-huit jours. Mais après, Le Pen m'a dit : « Si tu ne parles pas, je vais te tuer comme celui-là, je vais te tuer ! Il faut parler, où sont tes amis ? ». Après les 18 jours, on m'a emmené à Béni Messous, à Paul Cazelles, c'était un camp de concentration. J'ai été libéré le 12 novembre 1961. Abdenour YAHIAOUINé le 2 juillet 1938 à Alger. J'ai été arrêté le 8 mars 1957 par des hommes du 1er régiment étranger de parachutistes. Ils recherchaient un de mes cousins, dont le frère avait été arrêté. A l'interrogatoire, il leur avait dit l : « Moi, je ne suis pas au courant de l'endroit où est mon frère, mais Abdenour le sait. » Ils sont arrivés peut-être vers minuit. Nous habitions à Kouba, dans une villa. Cette nuit-là, je n'étais pas à la maison. Après qu'ils aient maltraité mes parents, l'un de mes frères les a accompagnés là où je me trouvais, à Notre Dame d'Afrique. C'est un quartier, et j'ai de la famille qui habitait là-bas. Ils sont venus avec trois voitures. Il y avait deux tractions et un Jeep. Dès que je suis monté dans la voiture, directement on m'a mis des pinces électriques aux oreilles ; il y avait un magnéto militaire dans la voiture. Sur le champ, je ne savais pas que l'officier qui menait l'opération était Le Pen. Après, j'ai eu le malheur de le connaître. Il a donc commencé l'interrogatoire dans la voiture. De là, il s'est dirigé vers Belcourt, dans l'espoir de trouver mon cousin dans l'endroit qu'ils pensaient être le bon. Ensuite, après on est entré à la villa des Roses. L'interrogatoire à commencé. Là, j'ai été plus ou moins maltraité, et puis ils m'ont mis dans le tombeau. Chez eux, il n'y avait pas de cachot, ni d'isolement. C'étaient des tombes creusées dans la terre sur lesquelles il y avait du fil barbelé, et on était mis à l'intérieur de la tombe. J'y ai passé 21 jours, dans la tombe. J'étais quand même assez grand, et dans le tombeau, je n'arrivais pas à me mettre debout, j'avais des fils barbelés qui me grattaient dans le dos. Je passais la journée assis, on avait un seul endroit pour sortir la tête, dans la journée. Les interrogatoires étaient menés le soir. Je peux même vous certifier que le lieutenant Le Pen s'est assis, avec ses 85 kilos, sur mes jambes. J'étais attaché sur un banc, un soldat m'avait mis le tuyau d'eau, et quand j'ai fait un soubressaut ou deux pour tomber avec le banc, Le Pen s'est assis carrément sur mes jambes pour me maintenir assis. Il était acharné, il voulait savoir où était mon cousin. Je me suis contenté de dire : « Mon cousin est venu me voir, il était sans travail, il m'a demandé de l'aider et je l'ai fait, mais je ne savais pas ce qu'il faisait ». C'est ça que j'ai répété pendant tout le temps. C'était le lieutenant qui menait les interrogatoires. Il leur ordonnait de continuer les tortures ou de les arrêter. A l'époque, les moyens qu'il utilisait étaient connus. Il y avait la gégène, le tuyau d'eau et la baignoire. Pour la gégène, ils me l'ont faite pendant toute la durée du 3 mars au 30 mars. Tous les soirs, tous les soirs, tous les soirs.... Le tuyau, peut-être sept ou huit fois. Et une fois, une série de coups de nerf de bœuf sur les jambes. Je suis arrivé à un moment où je ne réagissais plus ; j'avais les cuisses qui étaient bleues. Et ce qu'ils nous faisaient aussi, c'est que pendant la séance d'électricité, ils nous coupaient là, sur les bras, avec un couteau. Je ne sais pas à quoi ça servait, mais j'avais les bras tout striés. complètement...enfin, un jour ils m'ont coupé les cheveux et me les ont fait manger. Le Pen assistait à tous les interrogatoires. Ça se passait dans une buanderie, une chambre, il y avait un bureau, une chaise métallique, sur laquelle on était attachés, deux projecteurs et une machine à écrire. Dans un coin, il y avait un tuyau, un bac d'eau, plus un banc de bois d'à peu près deux mètres de long. Sur le banc, on était attachés ; soit, on vous mettait au tuyau directement, soit on vous amenait vers la baignoire, alors là, on vous attachait les jambes et les pieds en même temps, et on vous faisait basculer la tête dans la baignoire. Moi, je ne suis pas passé à la baignoire. Avec Le Pen, il y avait des légionnaires, un groupe de cinq ou six, spécialement attachés à cela, et en permanence, deux gardes mobiles ou quelque chose comme ça, pour le côté administratif. Ils assistaient aux tortures et ils faisaient les procès-verbaux. C'étaient eux l'administration : quand le procès-verbal était fait, l'interrogatoire était fini. Il y avait quand même des dossiers qui étaient établis. Je crois que le lieutenant Le Pen avait beaucoup de haine pour nous. Il était, si je puis dire, méchant, ou plutôt, agressif et hargneux. Le dernier jour de mon interrogatoire surtout. Il m'avait posé l'éternelle question : « Où est-ce qu'il se trouve ton cousin ? Quand est-ce qu'il est venu ? Qu'est-ce que tu a fait avec lui ? ... etc ». Et comme je ne répondais pas, il m'a ri au nez : « Tu sais où il est ? ». J'ai dit : « ça fait vingt jours que vous me posez la même question, et je réponds toujours la même chose. » Alors il a dit : « Et bien, moi je sais où il est. Il est au Djebel ». Là, j'ai répondu : « Du moment que vous le savez, pourquoi vous n'allez pas le chercher, vous qui avez tous les moyens.. ? ». Alors là, il a commencé par me gifler, puis il m'a frappé à grands coups de poing dans le ventre, et puis je suis tombé dans les pommes. D'habitude, les « tabassages », c'était avant chaque interrogatoire. Ils nous prenaient entre trois ou quatre militaires, et on était une poupée de chiffon au milieu. Chaque fois, c'étaient quelques claque, d'un côté ou de l'autre, ou des coups de poing, pour vous enlever un peu l'émotion, et après seulement, le courant électrique, et ça va progressivement. Le Pen, dans ses cas-là, il criait et il se vantait : « On vous écrasera, les fellouzes », ou encore : « Dis à ton FLN qu'il vienne te sortir de là. ». Après ça, on retournait dans les tombeaux. Ils avaient creusé huit ou dix tombes dans le jardin. Dans la journée, il y avait le soleil, mais en mars, vous savez, les nuits sont fraîches sans couverture. On descendait parfois mouillés. Après la baignoire ou le tuyau, ils nous remettaient dans cet état dans la tombe. Il y avait la sentinelle qui marchait au dessus, et de temps en temps, elle nous jetait un peu de terre. On n'avait pas le droit de communiquer entre nous. Le Pen, lui, il nous voyait de la terrasse parce qu'il y avait une terrasse en haut de la villa. Il ne descendait pas jusqu'aux tombes. Pour manger, ils nous donnaient dans la tombe, et on dormait dans la tombe. On ne pouvait pas sortir sauf si on avait un besoin naturel. Alors, il fallait appeler la sentinelle et elle nous accompagnait jusqu'à la porte des toilettes et nous attendait, puis nous remettait dans la tombe. Je me souviens d'un homme qui a été fusillé comme ça. Il s'appelait El Hadj Ali Mouloud. On ne sait pas s'il s'est dirigé vers les toilettes ou s'il a voulu se rapprocher de la guérite pour fuir. La sentinelle lui a tiré dessus. Il a été abattu d'une rafale. Par la suite, le soldat nous a dit qu'il ne voulait pas le tuer. C'était un allemand, celui qui a tiré, il s'appelait Yalta. Martin et le lieutenant Le Pen, la majorité, c'étaient des Allemands, et deux Espagnols. A la fin, le lieutenant Le Pen nous a pris en photo, - la majorité des détenus à la villa des Roses – et il nous avait même conviés, si on avait l'occasion de passer à Paris, de demander après M. Le Pen, à l'Assemblée nationale.
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Hamid bousselham. copyright,éditions Rahma. |

















